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What are you (PV Inna)

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Jeu 10 Sep - 1:30 (#)

What are you (PV Inna) Tumblr_n4n364fBJA1r59mkyo1_500
Elle était assise, perdue, sur le mur de lierres.
Assise, perdue. Le regard rivé en l'air à plonger dans le damier du ciel percuté de blanc brumeux et de feuilles : plus elle regardait le brouillard en dessous de l'atmosphère plus ses pensées se noyaient dedans pour en ressortir et retomber sous un épais nuage de vent inerte.
plus de quarante minutes qu'elle était restée comme ça assise, sur le lierre, la bouche close, le visage qui ne dit rien autant que ses yeux, vides.
Parti. Il était parti.
Elle l'avait compris.  Autant qu'on pouvait se comprendre depuis si longtemps.. quand on se ressemblait sur plusieurs plans, savoir pourquoi l'autre agissait comme elle aurait agi, si Hena avait encore eu quelqu'un à retrouver quelque part.
Elle espérait qu'il avait pu trouver ça. Enfin trouver le repos.
Elle l'avait prié fort, pour que ça se réalise, elle qui l'aimerait si fort, pour toujours.


Hena, plus personne ne l'attendait vraiment. Elle en était convaincue : que sa vie s'était achevée depuis de longues années.
Puisque si ce n'était pas la vie c'était le temps, si ce n'était pas le temps c'était la marque qu'elle laissait sur son passage : celle qui poussait les gens à fuir l'irrémédiable. Si Hena avait du fuir à présent ça aurait été une course sur le rebord d'un cercle. Plus de destinations, face à elle la seule, l'unique chose qui lui laissait un semblant d'image censée, c'était ce ciel gris-blanc.
Profondément sans teneur.
Et dans cet espace sans rien tournoyait une douleur si intense et fulgurante qu'elle anesthésiait ; alors elle ouvrait les yeux maintenant, le visage renversé en arrière, les cheveux flottants dans le vide, le silence comme paroles, les instincts aiguisés comme des antennes qui éventrent. Elle ré-apprivoisait ce corps qui était à l'image de sa nature de sale pariât. Les doigts de sa main gauche, posés contre le bout de roche de la paroi en guise de banc en hauteur, pianotaient calmement les feuilles, contre les lianes qui s'enroulaient contre sa paume, à mesure qu'elle contemplait : ce ciel. Brève inspiration. Respiration retenue après quoi. Elle rabaissa ses prunelles aux reflets marins, direction ce qui foutait en vrac le calme. Si elle avait posé ses pieds ici, c'était pour se souvenir. De l’entrelacs au fond de la vase. Ce n'était pas son habitat, la renarde avait besoin de le comprendre.
Compliqué, sous forme humaine. Encore plus quand quelqu'un venait troubler l'inspection.
De ses yeux grand ouverts, un peu fous, Hena fixa l’intruse.
Si elle avait eu la confirmation qu'elle était l'une d'entre eux, elle aurait été prête à la tuer. Un coin de sa raison lui disait qu'elle n'aurais jamais fait le poids.  Mais depuis son retour sous forme humaine le rationnel ne faisait plus partie de son jargon. Pas grave, elle apprendrait, à réussir ça. Quitte à partir, autant ne pas le faire en silence... c'était ce qu'elle s'était dit, ce qu'elle pensait constamment depuis tout ce merdier.
Deuxieme inspiration, plus rauque. Hena quitta son muret pour retomber sur le sol trop humide. Ses chaussures contournèrent l'eau qui tremblotait dans un puic puic proprement dégueulasse - à son gout. Elle leva la main pour dégager les feuilles des arbres qui lui barraient la vue, mieux la regarder, un peu comme on regarde un drôle d'oiseau qui squatte le mauvais habitat.

"—O.K. Tu es quoi au juste ?" qu'elle lui souffla.
Bonjour  ?
Pourquoi faire. Hena pencha sa tête sur le côté, louchant sur ses habits... c'était facile à ôter, en cas de course, de transformation, non ?
Tu fabules...
Elle eut un rire inconscient un peu idiot, un grognement de mauvaise surprise. Elle ne savait plus trop en ce moment qui des instincts ou de la folie jouaient leur rôle dans son comportement. Elle se sentait si bousillée de l'intérieur que ça se reportait sur tout, irrémédiablement, sur son sourire sans joie, à travers ses mains qui ne servaient à rien et qu'elle venait de ranger dans les poches d'un pantalon noir si large qu'on n'aurait pas su le différencier d'une jupe foutue après lavage ou d'une toile de tente. Elle se pencha un peu vers elle pour lui murmurer, d'un air surjoué limite tête à claque.

— vaut mieux que tu dégages si t'es une sorcière. Je rêve de les voir étalés morts un peu partout...

Nouveau sourire, pas amusée pour un pec, elle préféra se tenir contre l'un des troncs fins, ne pas la lâcher du regard, ronger son frein, calmer ses humeurs qui faisaient les montagnes russes à chaque minute de sa vie depuis : ça fluctuait pour la majorité des émotions entre la colère, le besoin incroyable de se défouler sur tout ce qui pouvait ouvrir la bouche pour aligner des mots, et des phases de léthargie particulièrement inquiétantes.
Et se tenir ici, au sein du bayou, ça n'arrangeait jamais rien.
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Sam 12 Sep - 14:33 (#)



Dès le point du jour, l’effluve étrangère l’avait immanquablement attirée depuis les profondeurs du bayou. Quittant à regret ses écailles, elle s’était extirpée de la fange pour suivre cette piste qui planait dans l’entrelacs des herbes folles et des étendues d’eaux caressées par les doigts des jeunes saules. L’odeur de l’humanité haïe, anomalie puante au milieu des exhalaisons de tourbes, de lierre et de jacinthes d’eau. Inna était alors partagée entre curiosité et violence instinctive, au point d’en oublier une part de sa métamorphose nocturne, ses pupilles reptiliennes.
La traque avait duré toute la matinée. Si Inna avait atteint son but, elle était à présent figée dans l’incertitude. Immobile à bonne distance, dans l’épaisseur du feuillage d’un saule, elle observait cette inconnue perchée sur un tas de pierres décrépites. L’odeur âcre de l’humanité saturait atrocement celle-ci. Toutefois, elle portait aussi sur elle les remugles d’une longue marche à travers le bayou, en un singulier mélange : le parfum de terre fraiche alliée à celle plus lourde de la fourrure humide.
Or, la chose restait obstinément inerte au milieu de cet écrin marécageux, flânant sans but à la lumière du jour, sans que la métamorphe ne parvint à une décision définitive à son sujet. Inna demeura longtemps ainsi : tiraillée entre une réalité prédatrice aux murmures reptiliens, à peine dissimulée dans la végétation. Jamais ces instincts n’avaient été déchirés par une telle incertitude. Ils hurlaient et se querellaient dans son crâne, comme une meute de loups furieux.

Elle est humaine. Elle pue.
Les humains viennent en bateau. Elle a marché. C’est impossible.
Elle n’a pas sa place ici. Noie-la. Non.
Elle a l’air différente. Les humains ne font pas ça.
Elle est faible. Elle doit partir. Tue-la.


Elle repoussa d’un geste les branches la séparant de la pleine lumière. Ainsi, ses pupilles jaunâtres pouvaient observer à loisir cette intruse, dont les vêtements encore intactes hurlaient sa culpabilité. Ceux-ci n’avaient alors rien de comparable aux guenilles que portait encore Inna. Ces vestiges de débardeur, de bottes et de pantalons avaient trempé dans les eaux troubles depuis si longtemps, qu’ils en avaient perdu leurs couleurs et leurs formes de jadis. A l'image de ses cheveux hirsutes, croûtés de boue et mal coupés, son apparence était misérable pour l’œil humain.

Une humaine. C’est certain maintenant.
Elle n’aurait jamais pu survivre.
Elle est trop faible. On dirait qu’elle va tomber.
Achève-la. Ce sera facile.


Toute l’attention d’Inna était à présent concentrée sur l’étrangère. Comme celle-ci descendait de son perchoir pour faire les premiers pas, chacun de ses mouvements était observé attentivement. Mais ce fut sa voix qui surprit surtout la métamorphe. Jamais des sons humains n’avaient résonné aussi près de sa personne, et ceux-ci éveillaient alors de douloureux échos, des souvenirs flous que son esprit assiégé par le crocodile avait tant de peine à assimiler. Elle la fixa dans sa démarche, méfiante.
Elle est agitée, remarqua-t-elle. Les yeux jaunes d’Inna notaient tout. A l’image du prédateur jaugeant sa proie, elle vit la nervosité de ces mains, la prudence de sa démarche, et les fluctuations de sa voix. Toutefois, rien de tout cela ne l’aidait à prendre une décision. Alors, elle se tint inerte, indécise quand tous ses muscles étaient crispés, prêts à la violence. L’idée de lui répondre germa dans son esprit, mais les mots avaient à peine à s’arracher du fond boueux de ses pensées.
La seconde déclaration la plongea dans la perplexité. Elle fronça les sourcils, alors que les concepts d’insultes et de mensonges propres à l’humanité refaisaient peu à peu surface des profondeurs de sa mémoire. Oui, les humains sont toujours faux, se rappela-t-elle. Néanmoins, cela ne l’éclaira pas davantage. Elle remua sa langue dans sa bouche, crispa ses mâchoires, cherchant des sons oubliés, des mots enterrés depuis des années dans la vase de Louisiane.

« I… I… »

Les syllabes se bloquèrent dans sa gorge. Une légère souffrance naquit dans son larynx, comme si les lettres se bousculaient et caracolaient dans une vieille mécanique usagée.

« Inna, parvint-elle finalement à articuler, au terme de plusieurs secondes de balbutiements essoufflés. Inna. »

Le son de sa voix lui parut si lointaine, si étrangère, qu’elle murmura ainsi longuement, fascinée par la résonance de son propre nom, dernier souvenir préservé de son existence passée. Elle hoqueta aussitôt, étouffa une toux provoquée par le réveil de ses cordes vocales, et cracha dans l’eau trouble. Rhys se moquerait, pensa-t-elle. De nouveau, cette idée la laissa perplexe. Qui était ce Rhys ? Elle-même n’était pas certaine de s’en souvenir, si bien qu’elle chassa aussitôt cette pensée.
Indifférente à l’humidité gagnant ses jambes, à moitié immergées dans une flaque d’eau boueuse, Inna fixa à nouveau l’étrangère. Des bribes de conversations s’entrechoquèrent dans son crâne. Le silence s’appesantit à nouveau entre elles, alors que la métamorphe tâchait de se remémorer les principes basiques du langage.

« Qu’est-ce…, commença-t-elle, indécise telle les premiers pas d’un nouveau né, pourquoi tu… ils ne viennent pas ici ? »

Inna serra les poings de frustration. Ce n’était pas tout à fait ce qu’elle avait voulu dire. Son front se plissa sous la concentration, et ses yeux de crocodile, hagards, cherchaient un repère qui n’existait plus. Les mots s’étaient fait l’écho de ces instincts, ces pulsions brutales réclamant l’élimination de l’intrusion, et la préservation de son territoire. Pourtant, elle voulait l’interroger. Elle voulait dissiper ses doutes intérieurs. Elle voulait prendre une décision naturelle. Cependant, le langage de son humanité perdue lui filait entre les doigts, tout comme son propre passé.


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Mar 29 Sep - 19:57 (#)

Quand elle était restée assise et qu'elle avait regardé l'eau vaseuse les reflets noirâtres dessus lui avaient coupé la respiration, parce qu'elle avait comme reconnu les illusions des silhouettes mortes qu'elle avait aimées. Doigts serrés sur la pierre qui s'effrite, elle avait fixé les battements de l'eau. Dans l'entrelacs de la boue, les fils des plantes du marais lui avaient paru ressembler à de longs cheveux noirs...
Maintenant adossée contre l'arbre, elle tourna la tête par intermittence pour s'assurer que les flaques dans son dos ne faisaient pas de remous. Son mouvement n'avait rien d'humain, son comportement rien de normal.

« I… I… »

Les yeux grands ouverts par la surprise, son visage se retourna vers elle. Il y eut un moment de pause où elle remarqua ce détail que son esprit, un peu trop affecté par son état vacillant, n'avait pas saisi plus tôt  : des yeux jaunes, reptiliens.
Elle ne sentit même pas son dos se redresser, quitter l'appuie de l'arbre.  Ses attitudes, ses mouvements exactement comme ceux d'un animal sauvage, Hena sembla frappée par la nouvelle venue.

"pourquoi tu… ils ne viennent pas ici ? "

"— ils sont partout..." répondit automatiquement Hena en murmurant, et elle ne se rendit même pas compte du ton dégouté qu'elle employa. Dans sa tête, le reptile faisait forcément allusion à la plèbe qui pourrissait leur monde, non ? Il ne pouvait s'agir que de ça. Impatiente, elle s'enfonça dans la flaque boueuse à son tour. La respiration retenue, les pans de son large pantalon flottant comme une carpe noire, elle laissa le froid transpercer sa peau. Sous un frisson, ballottée par la peur de la brusquer et l'émerveillement, elle l'observa, les mains se levant doucement, avec ce besoin d'attraper son visage pour mieux le rapprocher d'elle et voir tous ces détails hallucinants dans son regard, mais on ne faisait pas ça, on ne faisait pas...
Au fort de son imagination elle avait pensé croiser ses fantômes, ses démons. Mais pas une semblable. Et elle resta bêtement face à elle, les doigts tendus vers ses jolies joues sales, sans jamais n'oser que l'effleurer

— Tu es vraiment là ? souffla-t-elle. Hena ressemblait presque à une gamine abandonnée dans ce marais, grandie avec pour compagnie épisodique des oiseaux aux becs harponneurs qui savent si bien s'envoler... Comme si ça n'avait absolument aucun sens elle se mit à éclater de rire

— Mais qu'est-ce que tu fais là ?! qu'elle s'étonna

Et par là elle entendait, ici, à côté de cette immensité d'eau croupie qui lui avait joué des tours, le bayou était grand, si étendu. Mais un reptile avait ses droits ici, c'était Hena l'intruse, ç'avait toujours été elle...

— Tu pourrais me croquer en trois secondes, non ? demanda-t-elle, enchantée. Elle eut un sourire aussi grand que l'incohérence de son attitude ; sous forme de renarde ce genre de petite question dans un chuintement qui dit "recule" aurait fait sens, mais Hena n'avait absolument aucune intention de se transformer, ni aujourd'hui, ni plus tard... Elle consentit à prendre sur elle, laissant ses mains retomber le long de son corps, prononcant en guise de présentation "— Hena", et entrelaçant sagement ses doigts dans son dos pour lutter contre la tentation de commettre n'importe quoi. Faire subir à des humains ses humeurs bousillées ne lui aurait posé aucun problème, mais à l'égard d'animaux c'était différent, ça n'avait plus rien à voir.
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Jeu 1 Oct - 22:50 (#)



La vase de Louisiane absorba son attention, tout comme le marais enveloppa d’un parfait silence l’incohérence de son discours. Inna serra les poings de frustration. Des trilles résonnèrent vivement dans les futaies, et les mares s’éveillèrent de la cacophonie des amphibiens, comme pour mieux se moquer de la métamorphe perdue. D’elle, et de cette ridicule tentative de renouer avec une identité depuis longtemps rejetée. Pourtant, son passé remuait invariablement dans la fange de son esprit, mordant et crachant à la face de ses instincts dominants, à la manière d’une bête obstinée qui refusait de se laisser mourir.
Ce dilemme intérieur brisait sa volonté. Tant et si bien, qu’elle n’esquissa pas le moindre geste quand l’étrangère s’avança vers elle, et s’enfonça dans la boue à son tour. Une proximité forcée naquit entre elles. Furieux et méfiant, le crocodile émit un grondement dans les tréfonds de la métamorphe, cet avertissement puissant et caverneux qui résonnait à présent dans l’air lourd des marais. Sourde à cette réponse instinctive, Inna détourna le regard vers les étendues troubles, bruissant d’insectes, dont les bourdonnements semblait inlassablement l’appeler.

Une erreur, se répéta-t-elle, ils sont partout. Ces mots éveillèrent une vague fureur dans la brume de ses réflexions. Le crocodile fit rouler les muscles sous sa peau, tandis qu’elle levait à nouveau son regard animal vers l’inconnue, si profondément indésirable. Inna se retrouva divisée en deux. Quelques souvenirs tenaces l’incitèrent néanmoins à déterrer ces syllabes de sa bouche, à arracher à grand renfort de griffes furieuses ce langage humain jeté aux ordures.
Un vague murmure franchit ses lèvres. Celui-ci évoquait les mornes intonations d’une réponse négative, tranchée par un accent slave venu d’une lointaine enfance. Elle fronça les sourcils sous la concentration. Le timbre de sa voix était rendu rauque par la frustration, le désordre régnant dans son crâne, et des années de mutisme. Des mots se bousculèrent sur les lèvres d’Inna, un mélange de patois du bayou qui se carambolait avec un alphabet cyrillique de jadis, sans la moindre cohérence.

« Je vis, parvint-elle finalement à articuler au prix d’un nombre impressionnant de borborygmes affreux. Je vis. »

La réponse lui convint. Authentique, simple et naturelle. De plus amples explications lui semblèrent superflues, et en vérité, l’idée de les prolonger lui était complètement étrangère. Car, que pouvait-on faire d’autre ? Elle était le fleuve scintillant, la lumière de la lune, le chant des aigrettes, la caresse du vent, et mille autres choses qu’elle inspirait, buvait et mangeait. Elle ne pouvait que vivre ici.

« Toi. » Inna pointa du doigt la gamine adulte qui gesticulait nerveusement devant elle.

Quelques longues secondes lui furent nécessaires pour rassembler sa remarque. Quant à ses pupilles reptiliennes, elles notaient sans vergogne les mouvements vifs et craintifs de cette femme étrange. Les subtils trémolos dans sa gorge, ses doigts dont elle ne savait que faire, les nerfs roulant sous sa peau humide. Durant un instant, Inna eut envie de la saisir dans des mâchoires énormes, afin de la faire taire, de jeter au silence ces questions qui n’avaient aucun sens à ses yeux.
Croquer ? s’interrogea-t-elle, brusquement troublée par cette question. Elle regarda l’étrangère de la tête aux pieds, perplexe à l’idée que l’on puisse considérer cela comme un repas.

Inna remâcha longuement ses mots, avant de les recracher, aussi bruts que dans ses pensées. « Tu es différente, tu es… humaine ? Si tu es, pars. »

La sentence lui parut équivoque : boue et fourrure ne feraient jamais de cette femme l’une des leurs. Cette possibilité traversa pourtant le fatras qui lui tenait lieu de cervelle. Figée face à elle, Inna l’examina sous un jour nouveau, auréolée de profonds doutes. Ses cheveux emmêlés, la légère couche de poussière livide de ses joues, et l’ourlet étrangement rieur de ses lèvres. L’incrédulité s’empara de ses membres. L’instinct prédateur se tapit au fond de son âme, prêt à profiter de la moindre brèche pour se débarrasser de cette intruse.
La métamorphe leva un index presque accusateur envers l’autre. « Tu ? »


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Ven 9 Oct - 20:42 (#)

Elle vit

Cette réponse sonna douce à la renarde. C'était un concept si délicat dans l'idée. Exister, tout le monde pouvait se targuer d'exister, mais vivre... depuis combien de temps Hena ne se sentait plus vivre ?

Autour la nature semblait être devenue plus discrète. Comme furtive maintenant que deux carnivores ouvraient leur gueule. Face à l'impatience de ses ordres, elle resta sage, muette : elle comprenait que c'était son territoire ici, Hena n'avait rien contre ça. Elle avait cette propension assez redondante pour tomber sur plus fort que soit, si ce n'était pas leur forme originelle c'était celles qu'ils avaient gagnées, il y avait toujours ce moment elle se retrouvait là, minuscule face à la grandeur des autres espèces, elle s'en accommodait avec un naturel déconcertant comme si le ciel de sa vie avait toujours porté d'immenses constellations faunistiques. Mains dans le dos, la bouche close, elle se balança d'avant en arrière dans l'eau avec une politesse toute renarde.
En dépit de ses efforts pour camper sous sa forme humaine depuis ses fautes celle-ci était gravée jusque dans ses os, compliqué de faire sans. C'était la nuit le plus difficile, c'en devenait vulgaire de complication, ses transformations restaient épisodiques, non voulues, la raison de son comportement chancelant et de ses troubles, comme quand, après tant de temps passé à chasser le déséquilibre, on finissait, suite à la brèche issue des chutes, par sentir, brisée, la folie glisser entre les fêlures de l'esprit.

« Tu ? »

Hena la regarda la pointer du doigt. Lentement elle baissa ses yeux vers ses propres mains qui frôlaient la surface de l'eau. Elle leva ses paumes à hauteur de ses yeux, sourcils froncés

— Est-ce que ça se voit... ? chuchota-t-elle, un peu tracassée que ce soit le cas. Qu'on devine, chez elle, son lien avec la nature, c'était  aujourd'hui une attrition.

Dans sa réflexion, le visage tiré, elle entendit, loin, plus loin, les roseaux bruisser. Elle tourna instinctivement la tête, ses prunelles posées vers l'origine du bruit, sans se rendre compte que dans ses yeux asséchés par l'air des larmes commençaient à perler : elle n'avait pas cligné des yeux une seule fois depuis le début de leur rencontre. Focalisée sur tout, incapable de croire qu'un lieu pouvait être calme, en dehors de la réalité menaçante il y avait  ses cauchemars où les ombres palpitaient vers le recoin de ses rétines. Inspirant par lents à coup, Hena accepta de baisser les paupières, pour quelques secondes, laisser l'eau glisser sur ses joues froides. Ce corps lui devenait de plus en plus incommodant... C'est quand on restait si souvent dedans qu'on s'en rendait le mieux compte.

— Viens, ne reste pas là, je dis ça pour toi... juste pour toi...

Elle présenta ses paumes en l'air en signe de paix, s'avança, l'échine baissée, pour enrouler calmement ses doigts autour du poignet du reptile, l'appeler au calme, avec autant de douceur que si elle touchait le totem ivoire d'une sorte de déesse en nacre.

—Je ne suis rien, très petite, très très petite comparée à toi... ne m'attaque pas... mais il faut sortir, je crois qu'il y a quelqu'un, ici, d'autre, tu comprends ?

Quand elle avait eu aux alentours de quarante, cinquante ans, Hena se souvenait avoir éprouvé des difficultés insurmontables à reprendre son identité une fois regagnée sa forme humaine. Puis, il y avait eu cette sorte de coalition, étudiée, entre son être et son esprit, où, dans son corps de femme, elle s'était sentie plus renarde qu'humaine, où elle avait du apprendre à calmer l'animal à chaque minute faisant. Aujourd'hui, ça s'inversait comme un sablier ocre. Une fois transformée, elle avait cette nausée gorgée de honte, la douleur du déshonneur, ne souhaitait que se rouler en boule, attendre de mourir, incessamment, tout se brouillait. Détraquée. Totalement détraquée.

Par respect et sûreté, elle relâcha aussitôt son poignet une fois le message passé, parce que cette femme semblait investie par le genre d’instinct un peu renfrogné qui attaque d'un coup, se retire dans l'eau très vite. Elle ne savait pas quel animal, exactement. Elle recula calmement de la marre pour surveiller les horizons. Une fois sortie, posée sur la terre humide, elle essora son large pantalon sans y penser. Les rayons du soleil sentaient la moiteur, le vol planaire de trois libellules ne masquait pas, dans ses souvenirs, ce bruissement de roseaux. Est-ce qu'elle avait déliré, encore ?

— ...Tu crois que c'est normal ? Qu'on ait autant de mal à se reconnaître entre nous ? lui demanda-t-elle, le visage subitement triste. Elle ressentait la lumière contre sa joue, le souffle de la moisissure allant gratter de sa senteur le palais et le nez, l'idéal d'une vie qui s’accommoderait mieux de l'absence humaine. Plus d'une fois elle avait éprouvé l'impression de ne pas être née sur le bon plan, parallèle à un autre. Devoir vivre reclus pour échapper au métal des hommes, ça n'aurait jamais dû se dérouler de la sorte. Elle finit par épreindre ses cheveux, victimes de l'humidité, comme le reste, laissa les gouttes d'eau rejoindre son cou, apprivoiser le sillon effacé de ses larmes, disparate au niveau du menton.

— Ne m'en veux pas. Je ne voulais pas empiéter sur ton territoire. Je cherchais juste à comprendre...

Comprendre un paysage qui ne serait jamais le sien. Et tout en disant ça, elle gardait ses iris fixés vers l'origine du mouvement suspect. Prête à courir vers, s'il se manifestait de nouveau. Ca n'avait rien eu d'animal, de naturel, pas vrai ?
La silhouette tendue, sur la pointe des pieds, elle fouillait les roseaux lointains dont les reflets sur l'eau respiraient sous le même sens, celui du faible vent et des nerfs qu'étaient le réseau du Bayou, ses cheveux ballottés du même côté, ses lèvres gercées pareilles à l'écorce, comme un esprit délabré qui aspire à protéger les rares choses encore intactes du monde originel.
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Sam 10 Oct - 17:55 (#)



Quatre années d’isolement sauvage avaient labouré son verbe. Dans le champ de ruines de son esprit, l’ombre d’une femme cherchait encore à retrouver un passé désormais perdu. Entre ses mains déformées par des écailles, elle essayait de retenir ces grains de sable, où figuraient des visages figés en de minuscules fragments. La tâche lui parut insurmontable. L’espace d’un battement de cœur, Inna fut parcouru de cette rage prédatrice, lui ordonnant de noyer cette étrangère dans la mare la plus proche. La faire taire à jamais dans la quiétude des marais, son visage paisible peint dans la vase.
Ainsi aurait disparu les derniers débris d’une vie haïe, dans un silence confortable qui épargnait à elle-même, une souffrance intolérable. Les mots lui manquèrent pour qualifier sa propre lâcheté. Qu’est-ce que je fais, se reprocha-t-elle. La métamorphe leva les yeux vers cette inconnue, vers ces cheveux désordonnés et ces lèvres tremblantes agitées de tremblements incompréhensibles.

« Non ?... » hasarda-t-elle, n’étant pas certaine d’avoir saisi le sens de ces questions.

Une confusion croissante prenait place dans son esprit. Elle se força à considérer cette femme sous un jour nouveau, débarrassée de ses élans enragés, pour retrouver un semblant de bon sens. De son pantalon trempé de boue, trop grand pour elle, jusqu’à sa défroque déchirée par les branches, celle-ci n’inspirait aucun danger immédiat. Bien au contraire, quelque part dans son inconscient, le crocodile ne put s’empêcher de considérer avec bienveillance cette chose brisée, et si fragile.
Qu’elle soit humaine, et après ? Un regard fou, une odeur de terreau et de mousse, des membres si frêles que sa silhouette semblait prête à s’écrouler à la moindre pichenette. Dans un soupir lourd de peine, les souvenirs d’Inna s’entremêlèrent, évoquant des images d’être passés, ravivées par cette folle créature perdue. Elle suivit le regard de cette dernière vers des roseaux agités par la vie aquatique, innombrable en ces lieux, et de nouveau l’incompréhension la saisit.

Non, je ne comprends pas, eut-elle envie de répondre. Inna examina la direction incriminée avec curiosité, n’y découvrant que le bruissement des feuilles, et le clapotis des eaux. Cela n’était que les doux murmures de son quotidien, un chant devenu synonyme d’apaisement et d’oubli, l’expression d’une nature inviolée. Comment aurait-on pu craindre un tel endroit ? Nul n’était mieux en sécurité qu’ici, parmi le sanctuaire des saules et les alcôves de roseaux, bercé par les parfums de jacinthes.
Une timide lueur de compréhension affleura enfin parmi ses réflexions. Inna fixa alors les paumes de l’inconnue se figer dans l’air humide, et rejoindre les siennes, sans esquisser la moindre réaction. Elle a peur ? s’interrogea-t-elle. La métamorphe se surprit à chercher ses mots. Brusquement, celle-ci éprouvait l’envie nouvelle, totalement déstabilisante, d’interroger cette mystérieuse humaine. Comme on la conduisait sans raison apparente sur la terre ferme, elle gravit avec aisance la terre meuble, et se planta face à l’intruse, de cette immobilité terrifiante et ce regard étrangement fixe, propre aux reptiles de sa race.

« Je… »

La cacophonie de son esprit manqua encore une fois de saturer sa langue de syllabes désordonnées. Inna inspira longuement. Telle une enfant apprenant le langage des hommes, elle se mit à prononcer lentement chaque mot, afin de suivre fidèlement le chemin de ses propres pensées.

« Je ne comprends pas. » parvint-elle à articuler de manière hachée.

Non, décidément, elle ne pouvait comprendre l’agitation de cette femme, la peur affleurant dans ses gestes, et cette manière de les lier toutes deux en paroles, évoquant ainsi une parenté inexistante.

« Pourquoi tu parles comme une sœur ? Pourquoi tu as peur ? Pourquoi tu pleures ? »

Les mots s’étaient écoulés avec la lenteur d’un fleuve engoncé dans la vase. Toutefois ce minuscule progrès fit briller un bref éclat de fierté dans l’esprit en ruine de la métamorphe . Ses yeux reptiliens détaillant la silhouette dégingandée, Inna s’approcha lentement, par de lentes foulées et les bras ballants, comme pour examiner ce curieux phénomène. Elle leva spontanément sa main droite vers le visage épuisé de l’étrangère, avant d’hésiter quelques secondes, son geste suspendu par la curiosité. Puis, elle passa le bout de son index sur ces joues, dans le sillon de ces larmes.

« Tu pleures, constata-t-elle tout haut comme pour en comprendre le sens. Pourquoi faire ? Rien ici n’existe pour te faire du mal. »

Les sourcils froncés par la perplexité, elle retira sa main. Durant quelques secondes, Inna redevint à nouveau immobile. Puis, celle-ci se tourna vers les profondeurs du marais, où les rayons du soleil disparaissaient entre les lignes des arbres. Une idée neuve naquit peu à peu dans son esprit.

« Tu as faim. Viens. »

De cette aisance svelte construite par des années de vie sauvage, Inna enjamba une souche, évitant les trous d’eaux en repoussant les branches bardées d’épines. Aucune lutte n’était visible dans ces gestes, devenus aussi fluides que la rivière, comme si celle-ci faisait partie intégrante du bayou. Après quelques foulées agiles, elle s’arrêta néanmoins pour jeter un coup d’œil par-dessus la silhouette hésitante, aux haillons imbibés d’eau, qui semblait mal à l’aise dans cet univers.

« Tu veux monter sur mon dos ? » lui demanda-t-elle le plus naturellement du monde.

Inna lui tendit aussitôt la main. L’invitation fleurait bon une parfaite franchise, l’évidence naturelle d’un être dépourvu de la moindre intention maligne, qui proposait simplement son aide. Dans cet univers de marais sauvages, les mensonges et les combines n’existaient pas. Seulement une authentique réalité sauvage, belle et pragmatique, lavée de toutes les immondices humaines.


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Ven 23 Oct - 20:24 (#)

j'ai entendu la pluie me parler...


Aucun retour de bruits qui justifierait sa paranoïa. Le regard rivé au loin, elle surveillait les lieux à la recherche d'une preuve suspecte, parce quil y avait eu des bruits suspects, oui, non ? elle n'arrêtait pas de le penser, de s'attendre à rencontrer le relief d'une aberration. A force, ses mollets se fatiguaient, tendus pour la garder sur la pointe des pieds. L'endroit n'était pas fait pour elle, le lui faisait comprendre : la terre était trop meuble, l'atmosphère trop humide, les sons trop étouffés, sifflant au dessus et en dessous d'eux, elle se rendait compte que sa fatigue morale avait injecté son venin, que l'univers de cette ville était ce qui faisait fluer ce flot à chaque battement des journées comme une clameur envoyée au rythme de son coeur recru, et malgré tout...

Malgré tout... il y avait un esprit d'ici qui voulait un peu d'elle.

« Je ne comprends pas. »
« Pourquoi tu parles comme une sœur ? Pourquoi tu as peur ? Pourquoi tu pleures ? »


Muette, Hena ne répondit rien. Elle était venue ici pour essayer de comprendre. Avant, jamais elle ne se serait sentie si fatiguée de ne faire que regarder.
C'est qu'elle ne l'avait juste pas remarqué avant : l'impact de la magie qui vous ronge, elle et son empreinte qu'elle laisse sur les vivants et les morts...elle se sentait non souhaitée, même ailleurs que dans une forêt, peu importe l'endroit où la nature s'était faite elle avait l'intime conviction d'être un bout de quelque chose profondément indéfini, mais infiniment détestable. D'un geste machinal elle tâta ses poches, avant de se rappeler que celles-ci étaient trouées, qu'elle n'avait rien pour s'occuper les doigts, ça aurait été sympa de fumer, juste pour voir les vapeurs du tabac se mêler à celles du petit brouillard et laisser ce sentiment qu'au moins son souffle faisait encore partie de ce monde.

L'esprit ailleurs, vouée à son état démoli, elle sursauta en sentant cette caresse sur sa joue. Ses yeux se baissèrent vers elle. Désarçonnée, elle la regarda essuyer sa joue, effacer d'un trait ce qu'elle avait oublié.

Qu'est-ce que tu fais ?
Pourquoi tu le fais ?


Surprise, elle la questionna du regard. A la place d'Inna elle se serait chassée d'ici.
Ne voyait-elle pas ?
A quel point Hena faisait tache dans ce cadre ?
Frottant doucement ses yeux après ce geste pour ôter le voile qui pouvait rester, elle constata que l'écrin de l'eau s'était définitivement évaporé, un peu comme son vécu à elle, n'y laissant qu'une sensation de froideur. La bouche close, elle continua à fixer ses mains en silence... jusqu'à ce l'entendre lui parler, relever ses prunelles d'un bleu assombri par l'endroit, comme le ciel qui comprend que l'heure est au déclin.

« Tu as faim. Viens. »

Hena l'observa se mouvoir. A l'image d'un animal capable de briser ce tronc qu'elle enjambait, d'un coup de mâchoire, pataud dans la douceur, incroyablement habile dans tout le reste : se fondre dans la végétation, tracer des chemins qui étaient des dessins à suivre.  

« Tu veux monter sur mon dos ? »

Inna tendit sa main vers elle, ce qui laissa Hena immobile, frappée, dérangée. Plus que jamais, la renarde ressemblait à une sorte de SDF des marais posée récemment sur la parcelle la moins sujette aux aberrations humaines. Elle eut un souffle de rire sidéré, hésitant, les sourcils froncés. Non, elle ne comprenait plus.
D'un mouvement aussi rapide qu'imprévisible elle vint vers elle, trop véloce pour être humaine, contourna les obstacles comme elle l'avait toujours fait, comme s'ils n'existaient absolument pas. Les mêmes scènes qui se répétaient. Pourquoi cette manie de tendre sa main ? Elle stoppa sa course à quelques centimètres d'elle, se mesura à ses yeux habités par la nature.

— Tu me crois faible ? Peut être ?

La fierté toute renarde qui pontait le bout de son nez, ça y est, on y était. Piquée par des simples gestes tendus, oui, dérangée par la pitié qu'elle semblait naturellement provoquer chez autrui.

— Ne tends pas ta main. Jamais. A personne. Ne le fais plus. la gronda-t-elle, plongeant ses propres mains dans ses poches trouées. J'avais pour habitude de grimper sur les arbres, pas sur les corps...

J'avais... Sa bouche se crispa, comme si elle avait ravalé des mots amers. Quelle insultante réalité. Et le mal qui revenait... il ne la lâcherait jamais plus, c'était ça ? Le nez pointé vers le sol, elle avança à ses côtés, détestant de plus en plus toute cette eau qui n'était pas son Texas natal, peut-être qu'on souhaitât la punir en l'ayant placée ici, qu'elle y reste, comme son petit enfer personnel.

Tandis qu'elle s'éloignait de l'immense marais où elle avait vu, imaginé, pensé, toute cette chevelure noire qui flottait, l'appelait à être prise par les poignets pour qu'elle se noie à son tour, Hena ne se sentit pas le besoin de parler pour combler le silence... Les hommes avaient tendance à faire ça. Parler pour combler le vide. Les animaux s'acclimataient très bien des bruits alentours, à chaque matin, à chaque nuit durant, ça ressemblait à une immense symphonie née de la main des dieux, ça ne s'inventait pas, ça avait toujours été là... Dans un sourire un peu absent, Hena laissa sa paume caresser les troncs des arbres, les panser de cette honte qui jamais ne s'en irait, dire pardon mille, mille et une fois...

— Inna ? Sais-tu te battre ? Elle y pensa. Hena avait l'agilité pour elle mais ses bras ne lui servaient pas, elle voulait apprendre à organiser la vengeance, et un esprit du bayou pourrait l'aider... elle espérait qu'elle le pourrait. Sa patience fut chaste après sa question. Elle ne savait pas si Inna comprendrait cette demande, en ressortirait une cohérence dans tout ça.

—J'aurais besoin de me battre, qu'on m'apprenne. Je voudrais apprendre à tuer des démons. Même si ça ne s'apprend pas, pas vrai ? Ca ne se peut pas... Elle eut un rire d'une tristesse absolu, leva son visage vers le feuillage très différent de la forêt, pour entendre, tic, toc, les prémices de gouttelettes ouvrir le chapitre d'une fine pluie qui ne lavait plus rien sur elle... Hena se demandait pourquoi, eux, si proches des entités originelles, étaient incapables de résoudre les maux qui pourrissaient la terre. La magie les chassait, et se nourrissait des plus abjectes d'entre eux, abjecte : à l'exemple d'Hena.
Ebrouant ses cheveux courts, son sourire dévoila ses dents blanches, mimique de renarde. Elle lui désigna le chemin non balisé d'un mouvement de menton. — Courir, ça te tente ? siffla-t-elle, un autre rire roulant dans sa gorge. La course était un élan de vie chez Hena. Dans l'univers voilé qui les recouvrait comme un poumon aux larges branchies, filer entre les tissus du bayou était le meilleur moyen d'y réchapper, flatter son audace de renarde trop vieille qui voulait prouver, plus à elle-même qu'à quiconque d'autre, qu'elle pourrait encore fendre l'air.
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Ven 30 Oct - 17:57 (#)



Les dialectes humains constituaient le dernier vestige dont l’animal avait cherché à se débarrasser à tout jamais. Inna était quasiment parvenue à les enterrer sous trente pieds de vase, à l’ombre d’un antique saule qui surplombait alors sa bicoque au cœur du bayou. Des jours durant, lors de ces interminables journées d’été, elle avait prêté l’oreille aux langages du marais, les trilles des oiseaux et les murmures discrets des amphibiens. Les craquements des arbres faisaient partie de cette bibliothèque sauvage, en un idiome des plus discret, auquel elle avait prêté une grande attention à chaque seconde de sa vie. Tout cela valait indiscutablement les bafouillis des humains.
Et pourquoi cet effort, là maintenant, s’interrogea-t-elle. Pourquoi s’acharnait-elle à arracher de leur sépulcre les mots d’une espèce qui ne valait même pas la peine que l’on s’intéressa à elle. Comme l’étrangère fixait ses prunelles agitées face aux siennes, la métamorphe conserva ce calme parfait, cette totale absence de réaction agressive malgré l’incompréhension l’habitant. Non, décidément, elle ne comprenait pas un traitre mot de cette folle créature. Elle haussa simplement les épaules pour toute réponse, et tourna les talons vers l’épaisseur des hautes herbes marécageuses.
Aussitôt, la cacophonie familière du bayou l’enveloppa. Avec délice, les joncs mouvant dans l’ombre de ses mouvements caressèrent ses jambes, les minuscules pousses des arbustes griffèrent ses bras nus comme tant de caresses affectueuses. Face à la présence troublante évoluant dans son dos, cela lui apporta un réconfort immédiat. Une pointe de regret commença pourtant à percer, tandis qu’elle percevait les bonds bruyants de l’inconnue derrière elle, son souffle nerveux et ses gestes malhabiles. Peut-être est-ce une erreur, se dit-elle, elle n’a rien à faire ici. Le regard d’Inna se fit absent, quand l’instinct de l’animal guidait les mouvements de son corps, leur conférant une fluidité hypnotique et reptilienne. Malgré sa carrure, celle-ci ne produisait quasiment aucun bruit en progressant dans l’épaisseur des taillis, uniquement l’impact spongieux de ses pieds dans la tourbe.

« Non. » répondit-elle brièvement à la première question.

Se battre. Ce terme ne voulait rien dire à ses yeux. Inna balaya l’étrange formulation de son esprit, comme un parasite issu d’une humanité bien trop lointaine pour la concerner.

« Non. »

Les démons. Ce terme n’existait pas dans son univers. Les doutes à propos de cette femme l’assaillirent à nouveau. Celle-ci trahissait un comportement bien trop humain, lui adressant des questions illustrant une réalité qui n’avait aucune place dans cet gemme végétale intouchée par la civilisation.

« Non. » répondit-elle obstinément à sa dernière demande.

Dans l’alcôve fraiche d’un saule, ses pieds immergés dans la boue, Inna s’immobilisa brusquement, saisie par la multitude de pensées contradictoires à l’encontre de l’inconnue. Des insectes bourdonnèrent autour de ses cheveux, et de ses yeux aux reflets d’ambre, sans provoquer la moindre réaction une fois encore. Cet immobilisme inquiétant n’illustrait en rien les paradoxes intérieurs qui l’agitait. Avec la vigueur d’un torrent, les mots se déversaient depuis son esprit jusqu’à sa langue, en un flot tumultueux dont elle peinait à contrôler la puissance.
Que devrais-je faire d’elle ? À nouveau, les interrogations se bousculèrent dans son crâne, alors que la métamorphe se retournait pour observer cette femme à la périphérie de sa vision, de cette attitude fixe et intimidante des grands sauriens. Ces yeux de crocodile examinèrent la chevelure broussailleuse, et la nervosité de ces mains, les vestiges de ces vêtements qui ne représentaient rien d’autre qu’un élément raté dans cet écrin végétal. Inna se découvrit brisée en deux. Les paroles de l’étrangère s’évanouirent de ses souvenirs, comme tout détail inutile relié aux humains, comme tout élément qui ne méritait pas un grain de son attention.
La métamorphe porta sa main boueuse à sa bouche. Cependant, elle ne trouva sous la texture de ses doigts, que le contact rugueux de ses lèvres sales, et non les phrases qu’elle cherchait à extraire du bourbier de son esprit. Celle-ci fronça les sourcils, détourna les yeux, et reprit sa progression sans guère se préoccuper de sa camarade, ni de l’observation dérangeante qu’elle lui avait imposé. Bientôt, les taillis se firent plus denses, accompagnés d’un suave parfum de terreau et d’exhalaisons vaseuses, à mesure que le niveau de l’eau diminuait entre leurs pieds.

Toutefois, l’humidité ne disparut jamais complètement. Les bruissements de la vie rampante du bayou devinrent plus intenses, à mesure qu’elles s’enfonçaient dans le cœur pulsant d’un territoire inviolé. Inna semblait se fondre totalement parmi les feuilles. Elle laissait ainsi son corps se mouvoir d’instinct, caresser les mousses espagnoles de sa présence, et effleurer sans dommage les futaies en fleurs. Entre les caresses de l’écrin feuillu, et les gestes de la métamorphe empreints d’une douceur sauvage, l’un semblait prendre soin de l’autre, en une compréhension profonde de longue date. Au loin, derrière l’écran protecteur d’un énorme saule, la structure géométrique d’une antique cabane en ruine se découpait au milieu des nuances minérales et végétales.
Une fois encore, Inna s’arrêta soudainement. Les branches pendantes du saule se mêlaient à sa chevelure hirsute, comme la couronne d’un esprit sauvage, sans qu’elle n’y prête attention. Cette marche quasiment silencieuse lui avait procuré l’évasion nécessaire pour mettre en ordre ses pensées, et répondre enfin aux sollicitations de l’infortunée l’accompagnant. Elle dévida ainsi en bloc les sentiments que son esprit avait longuement ruminé tout le long.

« Oui, tu es faible. Tu marches sans aucune discrétion, tu sursautes au moindre bruit, et tu grondes contre moi pour rien. Tu parles de choses humaines qui n’ont aucune importance ici. »

Malgré la brutalité de ses paroles, lorsque la métamorphe se tourna vers sa congénère, l’expression de son visage ne trahissait aucune méchanceté, aucune intention de blesser. La nature ne connaissait aucun de ces artifices. Elle s’exprimait alors avec cette franchise épurée qui la caractérisait.

« Les démons n’existent pas, ce sont des choses d’humains, reprit-elle d’un ton égal. Comme se battre et courir pour rien, c’est se dépenser pour rien, c’est bon pour les humains. Nous courrons, nous mordons, nous chassons pour vivre, par nécessité. »

Quant à ses iris reptiliens, ces derniers fixaient la renarde avec une solennité apaisée, la certitude de lui présenter une vérité dépouillée que la métamorphe avait lu dans les feuilles des saules, et l’épaisseur de la boue. Elle ne recherchait aucune approbation, ni ne contenait la moindre injonction.

« Tu te comportes comme une humaine. Tu me demandes mon aide pour des choses inutiles, alors que tu rejettes l’essentiel. »

L’expression d’Inna se troubla un instant. Les mots lui semblèrent justes, fidèles à sa pensée, si bien qu’elle fronça les sourcils brièvement avant de lui offrir un de ces rares sourires. Celui-ci contenait cette forme d’innocence que l’on découvrait dans le reflet d’une eau claire, une honnêteté épurée, inconsciente des blessures qu’elle pouvait occasionner. La quintessence de la nature était faite ainsi. Jamais le vent ne cessait ses assauts lorsqu’il brisait les vaines constructions des hommes. Jamais la pluie ne se préoccupait d’envahir les villes des mortels lorsqu’elle chutait. On ne pouvait davantage exiger de la rivière qu’elle tempère ses flots.


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Mar 3 Nov - 18:06 (#)

Ses réponses faisaient comme un écho
Non
non
non

Comme si l'esprit des lieux lui prouvait que les lois d'ici étaient différentes de celles du désert. Hena chercha une bouffée d'oxygène, son sourire s'évapora, petit à petit étouffé par la conclusion de sa présence non désirée.  
L'air ailleurs et malheureux, elle ne répondit rien,  se contenta de la suivre, de marcher à ses côtés un peu comme si c'était le murmure du bayou qui l'accompagnait. Elle retenait de ses paroles la preuve d'une entité animale bien éloignée de la sienne. C'est qu'elle se souvenait d'un temps sur une terre sableuse où jouer, bondir sur des nids, galoper comme un petit bolide roux et gris totalement grotesque dans l'immensité des steppes était un leitmotiv de renard. En fidèle pitre, un renard jouait d'un rien, d'un mulot entre ses pattes, d'une brindille sur une parcelle nue, d'un insecte qui irait voler, droit vers le disque blanc dans la nuit, qu'on aspire à attraper mais trop loin si loin de soi... S'en rappeler, ça la poignardait d'émotions incoercibles qui faisaient un noeud au fond de son corps.

Avec docilité, elle conserva ces sentiments, étranges, fêlées, au fond de son esprit. Ce que lui disait Inna la bercait de vérités plus simples et rectilignes.
Elle aimait cet esprit unilatéral. L'impression qu'un monde se résumait à ce qu'on connaissait de lui. Hena ne connaissait rien du Bayou, et Inna ne devait pas savoir qu'ailleurs des déserts de terre mangeaient, chaque année, un peu plus de terrain, L'aridité avait cette propension absurde à la voracité.
Comme pour lui donner raison, l'eau se raréfia. Inna la distançait de plusieurs pas, et Hena imposait une distance par respect, dans cet endroit qui n'était pas son habitat, se perdant sur la démarche du reptile qui entrait au contact des fiolés exactement comme on repousserait un voile, celui de toute une vie passée au sein du lointain des hommes. Elle s'était aussi agréablement perdue sur son arrêt, ses pensées qui s'étaient criblées sur le reflet de ses yeux fixes, puis l'effort, ça, ce processus, quand on ne réfléchit pas comme un humain.

Elle aurait voulu lui dire que bien sûr.
Bien sûr. Que les démons étaient des choses d'humains,
et c'est pour ça qu'ils existaient... c'était le plus terrible de ce constat.

Mais elle ferma les yeux, perdit son aveu dans ce rappel : le dire ne signifierait rien, pas pour quelqu'un comme Inna. Hena ne put-elle s'empêcher de rêver à cette idée, qu'il n'y avait pas de fléau sur cette terre . Elle aurait aimé vive de la sorte. On ne se souciant pas de ce qu'elle avait pu vivre dans ce Mall. C'aurait été si calme, si serein...

« Tu te comportes comme une humaine. Tu me demandes mon aide pour des choses inutiles, alors que tu rejettes l’essentiel. »

Rouvrant les yeux, elle l'observa, elle et ses jolis prunelles, elle et son joli sourire, de mémoire Hena n'avait pas vu plus joli sourire, c'était si facile à fabriquer, mimer, composer, un sourire, ici, c'était d'une pureté sincère. Hena ne put s'empêcher de le lui rendre, pas aussi joliment, pas avec cette profondeur d'âme qui l'avait quittée depuis sa naissance, à en croire les desseins de son existence, mais un peu comme si elle s'excusait d'être ce qu'elle était.

— Je sais lui dit-elle, juste. Elle détailla ses iris qui peignaient une structure d'une complexité artiste, chercha à démêler l'animal qui s'y reflétait dedans. Les reptiles étaient comme difficiles à dévier de leurs cibles, coriaces, mais à l'image de Bart elle s'était toujours accommodé de leur personnalité. Hena n'était qu'une invité ici, tolérée pour l'heure mais très malvenue en fin de compte, à chacun de ses pas elle avait l'horrible impression d'infecter le sol de ses empreintes. Dans une inspiration douloureuse, elle posa ses yeux sur la vétuste cabane, se perdit dessus.

— C'est chez toi... En le disant, elle sentit la brutalité d'un sentiment l'étouffer. Mélange de peine et d'incompréhension. Elle revit le sourire sincère d'Inna, sa manie de chercher ses mots au plus juste. Ce genre d'endroits, personne, surtout pas Hena, n'aurait dû les découvrir.

est-ce que tu sais ce que j'ai fait ? voudrait-elle lui dire

— Non je me trompe. Chez toi...  c'est tout ce qui nous entoure... En le disant, elle ne put réprimer l'atroce dégoût à imposer sa présence, se rappelant que son sang avait nourri l’infâme, l'immonde. Elle n'arriva pas rester droite sous le poids de ces pensées. A sa propre surprise, un rire comme cinglé la prit. Elle cacha son visage entre ses mains, resta prostrée, le dos vouté, cherchant à réguler sa respiration, à faire partir le mal.

— Ils vont... tout détruire, ils vont tout détruire. Cette nature, ils ont déja commencé... Et elle ne pouvait pas, après ça, elle ne pouvait pas encore prendre plaisir à se transformer, oublier ce qu'elle avait elle-même commis. La gorge sanglée par la peine, la rage, elle releva ses yeux sauvages vers elle, visible entre l'espace de ses doigts, brillant d'une ténacité qui tenait presque de la traque.  Sa mâchoire claqua quand elle le formula, comme si c'était l'animal qui, insatiable, bruyant, ne tenant jamais en place, devait s'exprimer.

— Je les tuerai. Ca ne fait rien si tu ne comprends pas. J'en tuerai avant que la mort m'emporte à mon tour Jamais auparavant elle n'avait ressenti un tel besoin de s'assurer que ses mots seraient gage de promesse, jamais elle n'avait autant rêvé de refermer ses crocs dans leur gorge, dévorer leur trachée, sentir entre ses babines le goût ferreux de leur sang qui coulerait, une rivière qui laverait le monde de ce fléau rouge et noire, putride comme des ventricules caverneux et veineux d'une masse cancéreuse, magie malade qui s'était propagée dans le monde, jusqu'au jour où cette même magie utiliserait encore un des siens, jusqu'à détruire les derniers endroits, risquant d'effacer le sourire d'une métamorphe qui veillait, désintéressée de tout vice, sur un sanctuaire. Elle tâcha de se redresser, se tenir droite, subissant l'assaut de cette sensation : quand on ne sentait de son épine dorsale qu'un pieux planté dans sa chair.

— Je refuse...

qu'ils ne soient que des marionnettes sous la main de la magie, qu'un vulgaire réceptacle, que de la chair prêtée. Elle lui lança un regard d’affliction insupportable.

— Je refuse d'ignorer ce qui se passe. Je ne peux pas ignorer ce que j'ai vu, je n'ai plus rien à perdre.

Les yeux grands ouverts, rapprochée d'elle, elle tendit ses mains vers Inna comme si celle-ci était une chose immensément précieuse. Pour la première fois, l'unique fois, elle n'avait plus aucune expression, fixe mais loin d'être en éveil comme Inna, juste éteinte, juste mentalement démembrée par les pertes, ses mains froides attrapèrent avec une délicatesse infini le visage d'Inna pour le rapprocher du sien, elle lui souffla ses mots en articulant lentement, qu'elle lise au mieux, regarde dans ses yeux, qu'elle écoute, ne comprenne pas si ça ne pouvait avoir de sens pour elle, mais que ça puisse se graver ici, comme une prière.

— Il y avait des milliers de rats, Inna. Tous commandés par la magie. Ils n'étaient rien que de la chair, rien d'autre à leurs yeux. Du bétail. Je ne suis pas du bétail, et je me fiche qu'on me dise qu'il n'existe aucune solution pour nos semblables d'en venir à bout, si même les esprits les plus purs de la nature ne peuvent aider, alors je trouverai un autre moyen.

Elle la relâcha tout aussi doucement, se recula pour ré-instaurer une distance, acceptant sa tare, l'infecte différence qu'elle était, impossible qu'elle retourne à ce rêve de s'évader pour toujours sous sa forme de renarde. Dorénavant, elle était un electron sale, souillé, vulgairement décharné. S'humectant les lèvres devenues craquelées par les gerçures, elle inspira à bloc, porta ses yeux vers ce qui ne lui était pas familier.

— Je ne mérite pas d'être ici...

Alors que quelque minutes elle s'était sentie heureuse, de la présence d'une semblable, elle ne remarquait soudain que les preuves de toute cette précarité, son inaptitude sur tous les plans. Redevenue impavide, ses yeux se posèrent sur elle.

— Et tu le sais. Alors pourquoi ? Pourquoi tu as quand même décidé de m'emmener ici?
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Ven 6 Nov - 23:17 (#)



Je le sais maintenant, songea-t-elle, et le voile les séparant se dilua dans l’air humide, en un chatoiement de fragments émeraudes, comme un miroir brisé.

Le cœur indompté du bayou Carouge lui révélait ses vérités à chaque visite. Comme les deux femmes franchissaient cette frontière invisible, où les frondaisons des arbres formaient une membrane unie pour protéger les secrets du bayou, l’énergie mystique afflua dans les veines d’Inna. À présent sous son œil attentif, la silhouette de cette sœur au regard perdu se juxtaposait avec l’image fugace d’un père autrefois rongé par ce même mal. Le fiel des hommes affleurait dans les nuances de leurs voix, ce poison lent et sournois qui détruisait jour après jour l’éclat sauvage de ses semblables.

Chez toi, chez moi. Comme cela ne veut rien dire.

Et la vision brisée des siens de revenir hanter ses pensées, tandis que cette sœur perdue se tordait dans ses tourments intérieurs, les mains crispées sur son visage épuisé. L’expression d’Inna perdit son sourire, pour la contempler à nouveau de cette attitude fixe, profondément songeuse. Que cela soit l’œuvre de l’antre préservée ou non, les visions passées défilèrent devant ses yeux éveillés, les vestiges d’une mémoire qu’elle tâchait de reconstruire ces derniers mois. Elle fronça les sourcils, portant son poing fermé devant sa bouche, comme pour happer une vérité effleurée du doigt.
La cause lui apparut si parfaitement claire. Malgré des décennies d’écart, celle-ci demeurait éternellement la même : l’œuvre toxique d’une espèce humaine maudite, dont elle contemplait à présent le résultat. Dans les crispations psychotiques d’Hena se lisaient une haine dévorante, ce besoin de destruction typique des hommes et leur soif de guerre. Tout cela, Inna l’avait déjà vu. Cette imprécation rimait avec ce désir brûlant de la mort, pour l’ennemi autant que pour soi-même, une malédiction sans fin, jusqu’à la combustion complète de cette sœur si égarée.

Je ne referai pas les mêmes erreurs cette fois.

En quête d’inspiration, de termes adéquates pour décrire vainement une réalité naturelle infiniment complexe, l’attention d’Inna dériva vers les arabesques de soleil que les ombres des feuilles dessinaient sur les flaques de vase. Une brise embaumait l’air dans cet écrin isolé du monde, faisant parfois craquer l’antique cabane derrière elles. Celle-ci semblait illustrer une réponse cachée au monde, avec son bois vermoulue saturé de lichens et de fleurs grimpantes, et son toit déformé par les branches d’un gommier sauvage. Le tronc de celui-ci faisait alors corps avec la construction : l’incarnation végétale d’une parfaite symbiose, sans le moindre conflit.

« Je… » commença-t-elle, l’air égarée dans ses pensées.

Des mains tremblantes lui saisirent le visage avant que Inna n’ait le temps de prononcer quelques mots provenant des tréfonds de son esprit. Comme ses yeux de crocodile étaient plongés dans ceux d’Hena, l’illusion de son père revint à la charge avec la terreur et la rage qui envenimaient sa voix autrefois si réconfortante. La métamorphe demeura alors silencieuse face à ce choc. Elle-même était prise dans cette spirale de tristesse née de ses souvenirs douloureux que recrachait lentement sa mémoire renaissante. Non, pas les mêmes erreurs.
L’image d’un frère retrouvé bouscula la stupeur la saisissant. Libérée de la folle étreinte de sa semblable, elle recula de quelques pas, songeuse face aux questions brûlantes de sa sœur écorchée. En son fort intérieur, Inna avait déjà pris sa décision. Celle-ci croisa les bras sur son débardeur sale, retrouvant cette immobilité qui lui était propre, à la fois étrange et attentive. La métamorphe s’autorisa un brin de réflexion, quelques secondes de répit avant d’exprimer une vérité brute, si ardue à concevoir dans le langage humain, eux si éloignés de la réalité de la terre.

« J’ai envie de t’emmener ici, et tu as aussi envie d’être là. Chez moi ou chez toi, tout ça ne veut rien dire, ce sont des limites inventées par les humains.  La terre n’appartient à personne. »

En quelques enjambées, Inna se retrouva à nouveau face à sa comparse, pour mieux plonger son regard dans le sien. Si son sourire s’était effacé, son expression gardait cet éclat sincère, serein et simple qu’elle arborait chaque jour.

« Tu veux être jugée, mais la terre ne juge pas. Tu veux faire la guerre, mais la terre ne la fera jamais. Tout ça ce sont des choses humaines. Tout ça va mourir un jour, cet endroit, toi et moi aussi, c’est une étape naturelle. L’humanité est un animal malade qui va te contaminer si tu te bats avec les mêmes armes que lui, il faut juste le laisser mourir. »

Cependant, comme les réflexions profondes de la métamorphe s’assemblaient les unes aux autres, celle-ci pouvait y déceler ce minuscule élément de contradiction. Je ne dois pas faire cette erreur. Cette fuite aveugle l’ayant conduit dans ce labyrinthe marécageux des années auparavant, où elle avait alors perdu la moitié de son être. L’essence même de la complexité de sa race, ô combien aisée d’oublier en se livrant à la facilité d’un oubli salutaire face aux blessures de la crasse humaine.

« Mais tu as raison,  recommença-t-elle d’un ton plus lent. J’ai fait des erreurs, j’ai oublié des choses que je n’aurais pas dû. J’aurais dû aider les miens plutôt que les laisser avec cette maladie. Alors je vais t’aider. »

Durant de longues secondes, Inna parut absente, les yeux fermés. Une cascade de figures familières défilèrent derrière ses paupières closes, les visages de ses frères et sœurs dont elle avait alors oublié les noms. Une douleur sourde l’étreignit. La respiration de cette sœur étrangère résonna dans l’obscurité de ses pensées, ce minuscule son cassant dont elle ne pouvait plus ignorer la souffrance.
La métamorphe ouvrit à nouveau les paupières, et commença à déambuler dans l’herbe haute, où bourdonnaient des cohortes d’insectes. Ses doigts effleuraient les tiges sèches dans un bruissement assourdi par la mélopée paisible de ces lieux intemporels. Ses chaussures défoncées par l’usage éveillaient l’écho spongieux de la boue épaisse, tandis qu’elle errait, plongée dans ses souvenirs, aux abords d’une mare presque asséchée. La vase y séchait paisiblement au soleil, sous la tendre caresse des branches de saule, comme un doux cadavre assoupi, indifférent aux assauts du temps.

« Je connais quelque chose qui va t’aider. C’est un remède de chamane qui permet de renouer avec la terre. »

Les mains d’Inna semblèrent errer au hasard parmi la végétation. Comme elle s’approchait de la mare, la métamorphe parut découvrir la réponse à sa quête. Le dos tourné face à Hena, à l’abri des roseaux séchés, elle se pencha pour ramasser une généreuse poignée de tourbe poisseuse et dégoulinante entre ses doigts. D’un mouvement vif, elle se retourna soudainement et lança le projectile trempé en plein sur sa sœur métamorphe, comme l’aurait fait une enfant joueuse.

« Là, tu fais plus naturelle comme ça, » dit-elle d’un ton clairement rieur.

Ses mains boueuses sur ses hanches, un nouveau sourire se dessina sur le visage d’Inna, espiègle et prête à éclater en un rire franc à la vue de sa sœur dégoulinante de boue. Au cœur du bayou Carouge, l’énergie mystique y produisait d'étonnants miracles, quand même les crocodiles semblaient bien capables d’humour et de jeux dans cet endroit coupé du monde.


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Ven 20 Nov - 11:48 (#)

Elle avait envie de l'emmener ici ?
Alors c'était si simple ?

Hena ne pouvait pas croire que c'était si simple. Tout était affreusement compliqué. Le simple fait de rester ici, parfois même, quelques jours plus difficiles que d'autres, respirer... juste respirer, était compliqué.
Elle s'en rendait compte à mesure qu'elle laissait son regard divaguer sur cette cabane oubliée de la majorité du monde : perdue sur cette image, elle n'imaginait qu'une seule vision, tenace, celle d'une jeune femme en âge de profiter de son avenir : cette jeune femme serait tombée amoureuse de cet endroit, tournoyant sur elle-même, ses longs cheveux noirs virevoltant en même temps que son rire : elle lui aurait parlé du ciel. Elle aurait trouvé chaque parcelle de nature magnifique parce que c'était comme ça qu'elle avait toujours été, à s'épancher sur les couleurs d'une vulgaire fleur...
Hena ne pouvait pas. Croire.
Continuer à vivre en l'ayant perdue pour croire en la simplicité de la vie.
Comment ça serait si simple, de ne faire que vivre ?

« J’ai envie de t’emmener ici, et tu as aussi envie d’être là. Chez moi ou chez toi, tout ça ne veut rien dire, ce sont des limites inventées par les humains.  La terre n’appartient à personne. »

— Les territoires accueillent leurs âmes, ça a pris des siècles d'évolution pour ça.

Sa voix rêche, sévère, brusque. Elle tourna son visage vers elle, le regard trouble. Car elle était venue ici pour espérer comprendre, mais que le bayou lui laissait un pesant sentiment de malséance.  Que le désert lui manquait affreusement, que la flore, la faune lui était ici hostiles, difficiles, ses pattes, faites pour la sécheresse, s'enfonçaient dans la boue qui les irritait, les arbres n'étaient pas des mâts où on pouvait voir au loin, la roche grise et rouille n'existait pas pour la confondre... comme foutue au milieu d'une zone froide, voilà comment elle se sentait vivre, voilà comment ses gènes ne répondaient pas de ce lieu.

— Tout n'est pas que des stupides règles humaines ! Elle le siffla un peu trop fort. Sa faute, sa haine, sa colère. — Les hommes, ils n'ont rien inventé. Rien. Ils ont juste pris. Tout ce qui existait de ce monde, et ils ont tout perverti. Où je vivais, ça avait un sens pour moi... ça avait...
un sens.
L'esprit désossé qui la rongeait l'empêchait de continuer. Deux doigts posés sur ses lèvres, elle attendit, juste que la douleur morale oeuvre, bouge en son sein comme un serpent qui voulait être recraché, elle s'en voulait d'être énervée face à Inaa, qui n'avait rien demandé, à personne, mais à chaque zone de pensées elle voyait l'image de Mona s'interposer comme un calque tremblotant, ... elle se sentait perdre pied à mesure des semaines et personne, strictement personne ne comprenait. Elle ne savait pas comment. Comment arracher ce poids de douleur qui fendait sa cage thoracique.

Tout ça va mourir un jour, cet endroit, toi et moi aussi, c’est une étape naturelle. L’humanité est un animal malade qui va te contaminer si tu te bats avec les mêmes armes que lui, il faut juste le laisser mourir. »

Elle eut un rire absent, presque mauvais.

— Elle m'a déjà contaminée... Elle pensait qu'avoir le coeur en mille morceaux était une expression. Mais elle sentait bel et bien son coeur comprimé sous des pièces infimes, terriblement coupantes, elle ne rêvait que d'avoir la chair des hommes avariée sous ses mains pour la séparer en deux, la déchirer, y voir cette magie malade couler de cette déchirure et disparaître... alors elle pourrait mourir en paix, suivre la logique imparable de la nature. Mais la réalité n'était pas logique, rien qu'un cauchemar, et ses mains, tristement vides, lui semblaient vouées à ne rien pouvoir accomplir.

Mais tu as raison

Hena leva ses yeux flous vers elle. Crut mal entendre, au début..
Ces quatre mots tremblotèrent dans sa tête. Donnèrent à mal de faire bondir ses monceaux de coeur en une émotion tranchante. Pas de l'espoir, mais de la hantise.

« Je connais quelque chose qui va t’aider. C’est un remède de chamane qui permet de renouer avec la terre. »

Elle se retrouva juste bête. Sa main quittant ses lèvres, retombant mollement le long de ses jambes immobiles comme deux piqués rouillés, elle voulut faire un pas en arrière.
Qu'est-ce qui m'a pris ?

Renouer avec la terre, c'était accepter d'être au centre de la forêt, accepter que sa présence cancéreuse vive au sein de ce qui était pur. Qu'est-ce qui m'a pris ? Elle ne savait plus comment s'éloigner sans insulter leur monde, comment repousser sans cracher sur la seule valeur de sa vie. Comment. Soudain elle sentit la boue frapper son visage. Le plus troublant, c'est qu'elle n'avait même pas vue Inna la lancer. Déconnectée par la peur, désorientée à présent... Lentement, interloquée, Hena passa ses doigts sur sa joue, les laissant glisser, dessiner trois griffures de peau blanche de sa pommette à ses lèvres. Ses yeux s'agrandirent devant le sourire amusé d'une Inna espiègle, profondément innocente. Ce fut un violent déclic. Quasi un uppercut. Frappée par cet ascenseur émotionnel. Elle se sentit flotter dans un soulagement, si puissant qu'elle aurait pu tomber sans s'en rendre compte.
Dieu merci.

Il lui fallu fermer les yeux, savourer ce douloureux retour d'apaisement, elle se sentit amusée par sa seule bêtise, lâcha un faible rire creux. De ces rires qui n'ont rien du bonheur, présagent la folie.

— Tu avais répondu à mes questions Inna... mais je n'ai rien écouté. Son murmure se fit emporter dans le vent. Dans son mouvement, si rapide, c'était elle qui courrait, depuis de si longues années, c'aurait pu être autre chose qu'une renarde qui courrait, mais c'est parce que, déjà campée sur ses deux pieds, alors que son frère aimait trouver un but, un sens au mouvement, Hena avait toujours couru sans se soucier de ce qu'elle percutait, s'amarrant à des mâts de fortune dès que la tempête menaçait, se fichant que ça soit encore vivant ou pas assez pour la maintenir, qu'elle avait été cet animal, plus particulièrement, bruyant, disgracieux en dépit de sa drôle de frimousse, et c'est pourquoi elle venait de se rapprocher d'elle, juste à l'instant, dans un courant d'air, hésitant un bref moment, inspirant avec beaucoup, beaucoup de précaution, pour s'offrir ce droit d'attraper une dernière fois son joli visage, lui dire "Merci..."  Elle le formula avec tellement de valeur que ça résonna comme un dialecte ancestral. Ses prunelles pulsaient d'éclats orangés issus de l'animal, tourmentées dans sa vue, troublée par ses émotions. 

si tu te bats avec les mêmes armes que lui

Inna la lui avait léguée, pourtant, sa réponse.
Dans son esprit, ses paroles faisaient sens, il lui fallait retourner la logique des mots, y trouver le socle, comme dans un verre à double fond.
Si tu es déjà contaminée, alors va. Utilise des armes qui soient sales. Ici, tout est trop pur.
Pervertie. Seuls les plus pervertis pouvaient aspirer à détruire des pervertis.

Subitement elle la relâcha, vive mais douce, ses doigts froids allant se ranger sagement contre le tissu défait de son top, pour s'éviter d'autres égarements qui lui auraient valu une haine plus dévastatrice des ancêtres - si une telle chose était possible.
Ses yeux à demi-mordorés cherchèrent la sortie. Le silence sonnait un glas très particulier, comme quand un lieu étranger l'emprisonnait justement car il lui était étranger.
Même le bruit des oiseaux ne lui disait rien de connu. Une particularité qu'elle ne trouvait pas dans une forêt ; il lui sembla que d'un désert une forêt pouvait naître, mais que le bayou était ailleurs, annexé à cette forêt à demi-vivante, d'une part, et à demi morte, sans que le désert n'y retourne, pulsant seul, comme un organe gorgé d'une eau qui ne s'écoule plus dans la même direction.

— Je trouverai la sortie.

La mauvaise, celle qui n'était qu'une entrée de plus. Elle lui lança un sourire d'excuses joyeuses, terriblement loin de l'innocence d'Inna, épris d'un profond respect néanmoins. Le ciel déclinait de sa lueur : les heures, les minutes, n'avaient pas une telle emprise, dans ce monde-ci. A présent, Hena savait juste qu'il était temps.
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Sam 21 Nov - 0:40 (#)



L'éclat de rire lui déchira les entrailles. La vase molle s’écoula entre ses mains devenues subitement raides, tandis que ses bras retombaient, vidés de toute substance, le long de ses hanches immobiles. Comme l’hilarité malsaine d’Hena résonnait dans l’alcôve verdâtre du marais, Inna fut saisie d’une inexplicable stupeur, tandis que la voix de sa sœur se répercutait jusqu’au cœur de sa chair, et dans ses os où elle éveillait de douloureux échos. Elle eut soudainement la sensation désagréable d’étouffer. Une abominable chape de glace enserra son buste, pressant sa gorge à la manière d’invisibles mains mortes qui cherchaient à chasser l’air, autant que cette gaieté bien trop brève.
Ces instincts s’éveillèrent alors pour substituer à l’image d’Hena hésitante au milieu des rideaux de saule, les murs délavés d’une roulotte perdue au beau milieu d’un pays aride, et le rire sardonique d’une silhouette masculine. Le souvenir la balaya comme une violente bourrasque brûlante. Sa mémoire la malmena tant et si bien, qu’elle en oublia l’étincelle espiègle, et le jeu dérisoire qui l’avait animé quelques instants auparavant. À la place, un linceul d’aiguilles et de givre cisaillait ses membres, et interdisait la moindre réaction lorsque sa sœur s’approcha à nouveau d’elle.

Non, pas ça.

Dans le cadre des mains d’Hena se reflétait un autre visage. Les traits ridés et piquetés d’une barbe naissante, la folie au coin de ses paupières tel un cauchemar éveillé, elle riva ses yeux de crocodile à ceux de son père. Radovan lui jetait à nouveau, des années après, ce regard rempli d’un amour acide. Tout un univers vivait dans le noir de ses iris. À la fois insensé et admirable, hideux et merveilleux, violent et amoureux, elle était encore forcée d’admirer la décadence déchirante d’un esprit sacré, de cette immobilité impuissante et ignorante dont la nature l’avait gratifié.
Inna fut incapable de se libérer de cette vision. Le mimétisme était terriblement vivant, l’éclat d’insanité dans ses prunelles, le chevrotement de sa voix et les rides de fatigue irrationnelle au coin de sa bouche. Puis ces traits se muèrent en un visage plus jeune, aux cheveux blonds et au regard sévère de son grand frère disparu. De la même manière, une succession d'images évoquèrent tantôt ses jeunes frères, tantôt ses sœurs, toutes disparus dans les brumes de sa mémoire démembrée. Elle voulut lever les mains vers son père. Elle voulut rattraper le temps perdu avec sa famille. Elle voulut prendre entre ses paumes le visage d’Hena. Mais une lourdeur de tombe avait scellé ses membres, tandis que, dans l’épaisse tourbe recouvrant ses instincts, résonnait inlassablement l’écho d’un échec.

Pas ça.

L’essence même de sa fuite en avant se reflétait là, devant elle. Parmi les innombrables bribes de sa mémoire brisée, celle-ci venait de refléter sa plus grande hantise, la somme des peurs qui l’avait conduite à s’oublier dans les marais. Le sentiment d’échec fit remonter une saveur de bile dans sa bouche. L’échec d’un esprit incapable de retenir auprès d’elle les êtres aimés, d’écarter d’eux les ordures humaines qui les souillaient alors irrémédiablement pour les arracher de ses bras. L’éternel échec qui l’avait conduite à perdre chaque membre de sa famille aux quatre coins du globe.
Le souvenir d’un salon modeste où convulsait le cadavre de Radovan s’imposa à elle. Les yeux vides et choqués de ses sœurs, de ses frères aux regards enragés, saturés par le sang et la haine. Des êtres mystiques déformés par les horreurs humaines, contre lesquelles Inna les avait alors averti. Celle-ci se vit renversée encore sous la surface d’une eau boueuse, d’où elle hurlait en vain, un appel vrillé par la douleur et les supplications. Et cependant, nul ne l’avait entendu, nul n’avait jamais répondu. Personne ne semblait vouloir l’écouter, et lui consacrer un peu de chaleur au cœur des marais.

J’ai échoué encore.

Une nouvelle sœur lui filait entre les mains. Le sourire navré d’Hena acheva de briser les dernières parcelles d’espoir gémissantes dans son cœur. Les ricanements fous de Radovan résonnèrent à ses oreilles, au même titre que les cris des hommes armés qui avaient fait irruption dans sa vie, et dispersés sa famille aux quatre vents. Elle eut la brutale sensation de se vider de toute vie. De nouveau, Inna était incapable de retenir un autre esprit sauvage, tout comme elle le fut pour son petit frère tant aimé, dont elle avait même failli perdre définitivement la trace.
Rhys, dont elle avait tout juste récemment retrouvé la chaleur. Durant ces quelques instants avec lui, elle avait cru pouvoir réparer ses erreurs, et laisser loin derrière elle, ces cruels instants solitaires. Chaque foulée d’une Hena fuyante enfonçait pourtant une aiguille glacée dans la peau du crocodile. Entre les bras compréhensifs et protecteurs des arbres, l’écho de ses chaussures mimait la vacuité d’une âme en peine, d’une créature déchirée et séparée de sa famille au point d’en oublier la chaleur d’un être. Dans l’imagination tourmentée d’Inna, le bayou parut soudainement perdre son animation vivace, et se recouvrir d’un silence lourd de chagrin.

« S’il te plait, non… » parvint-elle finalement à articuler.

Inna fit un pas maladroit vers elle. Ce banal geste lui coûta une immense énergie. Les lèvres du crocodile semblèrent articuler des mots, sans que nul son ne parvint à les franchir. Elle ouvrit bêtement la bouche, puis la referma aussitôt, comme un poisson sur le point de manquer d’air. Encore ces mots. Ces mots, ces maudits mots, dont elle avait délaissé l’usage, eux si évocateurs de l’espèce humaine, dont elle avait alors haï chaque vestige.

« Reste. »

La vue du reptile se brouilla. Dans son esprit, les syllabes s’entrechoquèrent comme des nuées d’insectes prises de folie, sans qu’elle ne réussit à en isoler un ordre logique. Encore une fois, la bouche d’Inna parut happer l’air en vain. Elle se mit à fixer désespérément le sol, dans l’espoir d’y découvrir les paroles justes qui lui permettraient de retenir cette sœur dans la sécurité des arbres. De lui épargner la souffrance en soignant ses blessures, d’éloigner d’elle la crasse de la civilisation, et pour elle-même, de ne pas essuyer un nouvel échec déchirant.

« Ne pars pas. »

Cela n’avait aucun sens, Inna le savait, et son cœur en était d’autant plus peiné. Cette femme n’était pas sa sœur, à peine l’une de sa race, elles n’entretenaient aucun lien affectif ou bien de sang, et ne s’étaient même jamais vues. Dans le chaos de ses pensées, elle se fustigea violemment d’être aussi empotée avec le langage, et d’être incapable d’organiser ainsi ses supplications. Et cependant, ces mots désordonnés franchissaient inconsciemment ses lèvres, alors qu’un terrible désespoir creusait un trou ignoble dans sa poitrine.

« Pas encore. »

Déjà, les ombres des saules se condensaient en un caléidoscope nauséeux et glaciale. Le chagrin et la frustration se mélangeaient en un désespoir qui la perçait de part en part. Inna eut la sensation de perdre pied. Les repères autrefois familiers du bayou furent envahis des râles d’agonie de Radovan, des pleurs de Rhys et des voix fantomatiques de ses frères réduits à l’état de souvenirs diaphanes. Jamais elle ne s’était sentie aussi seule et désemparée. Des bribes douloureuses s’éveillaient au fur et à mesure du retour de sa mémoire, autant de segments oubliés d’un passé mêlé de souffrance.

« Ne me laisse pas seule. »

Tout son être lui faisait mal. Dans les recoins de son âme, la vue d’une autre sœur au bord de l’abime des hommes avait déclenché ce torrent d’émotions désolées, dont elle était incapable de retenir le flot. Les mots cascadaient sur ce courant incontrôlable, comme autant de radeaux ruinés, que ses lèvres tentaient désespérément d’organiser pour la retenir. Elle, cette sœur inconnue, qui n’avait aucune valeur aux yeux des hommes, mais qui représentait tout un nouvel univers à découvrir, et dont la présence si précieuse était déjà sur le point de filer entre les doigts d’Inna.


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Mar 12 Jan - 21:49 (#)

Debout dans le sillage du vent Hena ne bougeait pas. Le visage fermé, pâle, absent. Elle voyait ce si bel esprit se risquer à des implorations qui l'auraient normalement touchée aussi efficacement qu'une flèche, mais qui la laissèrent ici échouée dans l'incarnation des statues ; elles qui affichent le symbole d'une émotion cave que seule l'usure finit par remplir dans le néant.
Lorsqu'elle la vit s'avancer avec douleur, pendant une fraction de seconde elle eut le réflexe d'avancer sa main pour lui apporter son aide, mais elle se ravisa sitôt après : un sursaut de peur à se refuser de contaminer l'autre. Elle l'observait sans comprendre, les sourcils froncés. Une infime lueur d'inquiètude au fond de ses prunelles à se dire que ça allait recommencer, encore, se blesser en même temps qu'elle blessait les autres, comme si l'entité vivante qu'elle était sur cette terre invoquait des fléaux par logique systémique, impossible à éviter.

S’il te plait
non…
Reste.


Elle aurait voulu la rassurer, la prendre dans ses bras. Comme un esprit en console un autre le temps d'un jour. Lui dire que, pour plus tard, il ne fallait plus s'en faire, qu'on était jamais vraiment seul... Mais le fantôme de Mona, reposé au creux de son dos, souriait tendrement depuis les élans de ses réminiscences délirantes : elle lui soufflait que "c'était mal de mentir".
Les belles promesses
Ne jamais se quitter. Pour laisser vivre Mona, Hena aurait été capable de l'enfermer, lui interdire le lumière du jour, mais en acceptant de la laissant s'envoler, elle l'avait jetée dans cette abîme où les morts ont les orbites creuses et l'âme torturée.
Et maintenant... maintenant on lui avait arraché le coeur : face à la souffrance des autres, ses deux ventricules sonnaient sans rebond, démunies de fonction, un vide au centre de ces branches rougies et sales qui se remplissaient de poison, tôt ou tard finirait par lui faire recracher la matière de l'existence. C'était un peu comme mourir debout : cette sorte de boucle infinie qui ressemble à l'éternité des enfers.
Désolée. Je suis désolée.


Ne me laisse pas seule.

Au lieu de lui dire, à Inna, à quel point elle était désolée d'être ce qu'elle était, ce qu'elle était devenue, Hena n'eut qu'un sourire triste. Pas un mot. Parce que ce n'était pas elle qui filait. Mais les promesses de sa présence, et l'écho possible de souvenirs perdus. Puisqu'Inna était née métamorphe, forcément issue d'une autre chair, mais se retrouvait à présent seule au centre de la nature qui, dans la quasi totalité de ses bavardages inconscients - l'eau, les mulots, serpents, insectes, le vent- s'adressaient à tous sans choisir quelqu'un en particulier. La nature pouvait s'avérer affreusement indifférente à l'image de la vie qui n'avait du sens que parce qu'on lui en cherchait absolument un : si ça permettait à l'éphémère de ne pas trop céder à la folie, ça ne changeait jamais l'issue de sa fin.

C'est bien ce qui se disait, c'est ca ?
On naît seul, on meurt seul.

A présent, si Hena se sentait seule en dépit de la compagnie des autres, c'est qu'elle était donc morte, au fond, sur une sorte de terre parallèle à celle de l'Erèbe c'était là, près de ses pas bientôt viendrait s'ouvrir l'entrée flanquée d'une gueule de cerbère, sans même qu'elle ait à naviguer sur la moindre barque avant de se faire avaler : elle allait tomber. Et quitte à être foutue, autant donner une bonne raison à Lucifer de lui ouvrir les portes de cet épilogue.

L'air las de cette fatigue morale, les traits éteints, la renarde laissa ses pas la mener à côté d'Inna : douce, profondément désolée, elle posa sa main sur sa jolie tête blonde, seule manière pour Hena d'exprimer son analgésie morale : avant de la retirer sans un mot, et de traverser la verdure qui souffrait de ses lourdes bottes, sans un regard en arrière.
C'est comme si elle signait l'acception finale, de tourner le dos à la pureté de la nature.
Qu'elle acceptait de plonger dans le noir.
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Ven 15 Jan - 23:52 (#)



Comme un minuscule rai de lumière au travers d’une froide ondée, la main de sa sœur dans ses cheveux hirsutes fit naitre l’espoir d’une fin heureuse. Le souffle tremblant d’Inna exhala lentement d’entre ses lèvres crispées. Des souvenirs jaillissaient des tréfonds de son âme avec la vigueur éphémère de délicates bulles de savon, et explosaient en de merveilleux souvenirs multicolores. La paume lourde et maladroite de son père contre sa joue. L’étreinte boueuse avec son frère. La chaleur de la cuisine de sa grand-mère. Et ces apparitions miroitaient brièvement dans sa vision intérieure, d’un éclat aussi féroce qu’insaisissable, avant de l’abandonner sonnée et assoiffée de tendresse.
Reste, s’il te plait, s’entendit-elle supplier, mais ce n’était que l’écho du désespoir lorsque les doigts frêles quittèrent ses cheveux. L’instant de grâce était terminé. Tout était désormais clos, laissant Inna seule et dénuée de cette main bien réelle, mais qui s’éloignait d’elle dans la trouée de verdure. Le sentiment d’échec la cloua sur place. Une saveur immonde envahit son palais. Des hoquets de douleur remontaient et mourraient dans sa gorge nouée par un chagrin indicible, alors que sa perception visuelle donnait à chaque seconde une intensité et des nuances démesurées.
La silhouette muette de sa sœur en train de disparaitre, le chatoiement crépusculaire du soleil mourant dans l’auburn de ses cheveux, les chocs lourds et spongieux de ses bottes dans la fange du bayou, les croassements des amphibiens dissimulés dans l’écrin des roseaux. Et au milieu de cette symphonie, sa propre respiration venait s’immoler dans ce foyer sauvage comme une douce folie amnésique, pour renaitre étrangement sereine et dépourvue de chagrin. Inna en fut la première surprise. Elle leva sa main boueuse devant son visage éberlué, ses doigts rendus translucides par les lueurs vermeilles du bayou filtrées par les feuillages parfumés de son refuge secret, et observa la pâleur rosée de sa peau émerger au milieu des spirales de vase.

L’évidence la frappa avec la force d’une bourrasque. Ses instincts lui avaient toujours hurlé cette vérité, et pourtant, elle s’était obstinément forcée à demeurer sourde. Tout renait. Tout comme le cycle naturel, la vie était un éternel recommencement, un cercle sans début ni fin qui ne cessait de l’emporter vers un horizon incertain, telle une spirale impitoyable. Inna se vit bouleversée par le torrent de pensées qui l’entrainait dans sa folle sarabande, mais cette fois-ci, aucune terreur ne la paralysa toute entière, et elle ne suffoqua plus sous le poids des souvenirs diffus.
Brusquement, la conscience de la métamorphe s’éclaira. Comme une clarté diffuse qui illuminait un voile d’obscurité amnésique, elle perçut cette radiation ténue au fond de laquelle semblait résonner la pulsation d’un cœur mystérieux. Jamais auparavant la présence de la nature ne s’était montrée si forte, si pleine d’une réponse vivifiante à sa quête éperdue. Bien sûr, les épreuves recommençaient, bien sûr, rien ne la forçait à répéter les mêmes erreurs. Elle était alerte de nouveau, et quelque part, la chaleur retrouvée de son petit frère ravivait aujourd'hui les sensations de ses paumes.
Inna leva ses mains dans la lumière chiche, absorbée par le toit de verdure qui recouvrait le cœur du bayou Carouge. Elle les tendit en avant, comme en offrande vers cette sœur qui disparaissait dans les lueurs vacillantes. Mais en réalité, la métamorphe saisissait entre ces doigts tremblants, cette identité profonde qui s’était presque noyée dans les méandres vaseux et les fumeroles mystiques de Louisiane, accrochée aux écailles d’un crocodile. Cette fois-ci, contre son cœur revint un secret qu’elle avait toujours su, et dont il lui avait suffit d’une rencontre pour que l’évidence lui sauta violemment à la figure.

Les larmes ne vinrent pas ce jour-là. Une froideur envahit son corps crasseux, saisissant chacun de ses membres d’une soudaine clairvoyance vivifiante, d’un calme rassérénant qui n’avait plus rien à voir avec la solitude glaciale de ses dernières années. Inna ne voulait plus pleurer. Elle renoua avec cette sérénité profonde qui l’avait fait naitre jadis, sur les flots de la mer de Java, pour redevenir ce qu’elle avait toujours été. Un roc comme le voulait son petit frère. Une volonté neuve, inébranlable, satura ses poings serrés, et fit lentement s’estomper les motifs ocres de ses yeux reptiliens, alors remplacés par ce bleu apaisant comme un lac de montagne.

« Quand tu reviendras, je serai toujours là. » lança-t-elle vers Hena qui disparaissait peu à peu dans les épais taillis.

Malgré l’indifférence de sa sœur, aucune hésitation ne cisailla ses mots. Dans le dédale de ce tunnel aux racines entrelacées où le crocodile avait erré des années durant, celui-ci entrevoyait désormais une trouée lumineuse où affleurait la senteur familière de ses frères et sœurs. Le chemin lui apparaissait clairement à présent. Elle les retrouverait. Elle serait là pour eux. Elle en était certaine.


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